Quand les camerounais se vaccinent aux fake news covid19 : Interview croisée de 3 experts pour décrypter le phénomène de la désinformation

Le covid19, dès son apparition, il a fait l’objet de toutes les spéculations. Le Cameroun, pays qui affectionne particulièrement le « kongossa », s’en est donné à cœur joie. Des rumeurs de toutes sortes ont pollué les réseaux sociaux et défrayé la chronique. Dans cet article, ce phénomène au Cameroun, sera décrit et analysé sous tous les angles. La question semble simple, mais elle a suscité d’intéressantes analyses chez les trois interviewés de cet article. En effet, nous sommes allés à la rencontre d’un médecin de santé publique impliqué dans la réponse nationale contre le covid19, un sociologue au cœur de la vaccination contre le covid19 et un enseignant spécialiste de la recherche des fausses informations sur les réseaux sociaux.

Pouvez-vous donner une brève historique des fake news relative au covid19 dans le monde, en Afrique et au Cameroun ?

Dr TCHINDE Fabrice : Selon l’OMS, le Covid-19 est la première pandémie dans laquelle la technologie et les réseaux sociaux sont utilisés à grande échelle, pour communiquer. Mais cette technologie permet et amplifie l’infodémie qui est définie comme la surabondance d’informations tant en ligne qu’en communauté. Ces rumeurs concernent toutes les interventions de riposte : mesures barrières, dépistage, prise en charge, vaccination…

Les mesures restrictives recommandées pour limiter sa propagation ont été des sources de questionnements de la part des différentes communautés surprises de l’attention portée à cette nouvelle maladie, qui affecte leur quotidien et les contraint à changer rapidement leurs attitudes et pratiques afin de se protéger et protéger leurs proches.

Il est ainsi recommandé par l’OMS de développer des stratégies pour les contrer.

Dr TCHETCHIA Adalbert: Les « fake news » sont littéralement des fausses nouvelles ou informations et en tant que tel on peut dire qu’elles sont aussi vielles que le monde. Elles sont souvent véhiculées par des rumeurs. L’ampleur prise par les fake news au fil des temps a amené l’OMS à les retenir parmi les 10 menaces de la santé publique en 2019.

Pour ce qui est spécifiquement des fake news relatives au Covid-19, elles remontent depuis le déclenchement de la pandémie en chine en décembre 2019. En effet des thèses et contre-thèses sur l’origine du nouveau coronavirus ont commencé à s’affronter qui pour certaines pointaient un accident/manipulation de laboratoire(ce qui déplaisait forcément la Chine qui se sentait accusée par les puissances occidentales, les américains surtout) et pour d’autres une origine zoonotique. Au moment où la pandémie touchera l’Afrique dès février 2020, on verra aussi circuler des rumeurs véhiculant des fake news sur le complotisme, l’invention de la maladie.

Dans le contexte du Cameroun, de multiples fake news ont aussi circulé dès le début de l’année 2020 portant par exemple sur l’invention des cas de Covid-19, etc.

M. FOTSO FONKAM : Il est quelque peu difficile de donner avec précision l’historique de la désinformation relative au Covid19 dans le monde ou au Cameroun, parce que les fake news n’apparaissent pas partout au même moment. Certains pays, ou certaines personnes les reçoivent en premier en fonction de leur activité sur les réseaux sociaux et des groupes qu’elles fréquentent.

Mais ce qu’on peut dire, c’est que les fake news se nourrissant de l’actualité, leur apparition a dû se faire à la même période que les premiers cas de Covid dans le monde, c’est-à-dire autour de fin décembre 2019 et début janvier 2020.

Pouvez-vous donner une brève historique des fake news relative à la vaccination contre le covid19 ?

Dr TCHINDE Fabrice : L’historique des fake-news sur la vaccination suit étroitement l’évolution du Covid-19 et surtout l’introduction de la vaccination dans les pays. C’est ainsi qu’au fil du temps, l’infodémie – surabondance d’informations tant en ligne qu’en communauté – a été associée son évolution.

Un exemple de rumeurs autour de la vaccination : la mort d’ici deux ans chez les personnes se faisant vacciner qui peut faire craindre à beaucoup de personnes, alors que des milliards de personnes sont vaccinées dans le monde et ont repris leurs activités.

Pourtant moins de 5% des populations en Afrique et au Cameroun sont vaccinées, alors que moins de 2 % des doses de vaccins administrées dans le Monde l’ont été en Afrique.

Dr TCHETCHIA Adalbert: Au Cameroun, les fake news sur le Covid-19 viendront trouver un contexte favorable marqué par la diffusion des rumeurs sur le vaccin stérisant en allusion au vaccin contre les infections à HPV. Il s’en suivra une prolifération de fake news sur les vaccins contaminés, la réduction de la population africaine, l’invention des cas de Covid-19, etc.

M. FOTSO FONKAM : Comme indiqué précédemment, c’est l’actualité qui nourrit la désinformation. Ainsi, on peut estimer que dès l’annonce des premiers vaccins contre le Covid19, les fausses informations ont également commencé à circuler.

Quelles sont les caractéristiques et les manifestations de l’infodémie relative au covid19 ?

Dr TCHINDE Fabrice : Pour rappel, la rumeur peut se définir comme tout ce qui se dit, qui se répand en communauté (Bouche à oreille, TV + Radio, réseaux sociaux) et qui est à vérifier.

On distingue à côté des rumeurs qui après vérification sont vraies, les fausses informations pouvant être soit la mésinformation ou la désinformation, qui est un mensonge délibéré dans l’intention de nuire.

L’incertitude, l’anxiété et la croyance contribuent à la générer ou à la renforcer.

Dr TCHETCHIA Adalbert: Pour ce qui est des caractéristiques de l’infodémie, on peut citer sa rapide propagation, la saturation des consciences induisant un sentiment d’exaspération et son potentiel nocif.

En ce qui concerne les manifestations, l’infodémie se traduit par les rumeurs, la prolifération d’informations via les réseaux sociaux, l’explosion médiatique, le trop d’informations sur internet concernant le Covid-19.

M. FOTSO FONKAM : Si on essaie de faire une typologie des fausses informations relatives au Covid19, on peut faire ressortir entre autres, les cas suivants :

–          Les contenus usurpés : on a eu des informations fausses attribuées aux organismes crédibles notamment l’OMS, l’UNESCO, le Ministère de la Santé (au Cameroun) ou encore des chaînes de radio/télévision reconnues. Le but, c’était de rendre ces informations crédibles, et ainsi amener le plus grand nombre à les partager.

–          Les contenus fabriqués : ici, ce sont des informations créées de toutes pièces et qui, dans la plupart des cas développaient des théories du complot sur la provenance et les raisons de la création supposée du coronavirus.

–          Les contenus manipulés : on a eu des cas d’images de médicaments qui ont été modifiés et certaines mentions rajoutées dans le but de faire croire que ces médicaments étaient destinés uniquement aux africains, ce qui venait renforcer les théories du complot.

–          Les faux contextes : ce sont les cas où une information est sortie de son contexte et republiée. C’est par exemple le cas des masques faciaux détériorés qui ont été récupérés et lavés pour être remis en vente au Mozambique. Quand cette histoire a circulé, certains ont laissé entendre que c’était à Douala, et que les masques en question avaient déjà été utilisés.

Ces contenus se présentent sous diverses formes : des audios, des vidéos, des images ou du texte (articles) et se propagent prioritairement sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et WhatsApp pour le cas du Cameroun.

Quel peut être l’impact de celles-ci sur l’effectivité de la vaccination contre le covid19 ?

Dr TCHINDE Fabrice : Renforcer l’hésitation à la vaccination.

Bien plus, elles peuvent : nuire à la santé physique et mentale, accroître la stigmatisation, menacer des acquis en matière de santé, entrainer le non-respect des mesures de santé publique

Dr TCHETCHIA Adalbert: L’impact peut être observé à plusieurs niveaux :

–  La démotivation du personnel de santé, le plus souvent liée à la charge émotionnelle du fait des efforts supplémentaires requis par le prise en charge des cas de Covid-19 ou les réactions négatives et parfois violentes des populations

–  La limitation de l’offre des services de vaccination du fait qu’elles ne sont plus organisées régulièrement

–  La baisse de la fréquentation des services de vaccination

Tout ce qui précède ayant pour effet de réduire le nombre d’enfants correctement ou complètement vaccinés et à terme de provoquer d’autres épidémies.

M. FOTSO FONKAM : Les théories du complot dont nous avons parlé plus haut, ont eu un effet négatif sur la perception que les populations ont du vaccin contre le Covid19. Des informations avaient fait état de ce que les vaccins ont pour but soit d’inoculer le virus aux Africains, soit de les rendre stériles ou infertiles. En conséquence, un sentiment de méfiance est né et s’est rapidement propagé, surtout avec les données sur les effets secondaires de certains de ces vaccins, notamment Astra Zeneca dont les cas de décès ont été amplifiés.

À cela il faut ajouter que, pour beaucoup de personnes qui s’abreuvaient à la source des fake news, il suffisait de boire de l’eau chaude ou de prendre un citron pour se débarrasser du virus. Des protocoles de traitement du virus attribués à l’institut Pasteur ou à Monseigneur Kléda ont été publiés sur la toile, laissant croire que le vaccin n’était pas la meilleure option pour se débarrasser du coronavirus. En conséquence, très peu de camerounais sont prêts à prendre le vaccin. On a d’ailleurs pu le constater récemment avec près de 5000 doses qui se sont périmées.

Que proposeriez-vous afin de mieux gérer ces fake news ?

Dr TCHINDE Fabrice : Toujours vérifier les informations avant de les diffuser, en se renseignant auprès de la bonne source.

Pour les acteurs et intervenants de la riposte à tous les niveaux y compris les bloggeurs, il est indispensable de les collecter, les analyser/ traiter et surtout faire un feed-back/ assurer une rétro-information. La documentation de ces rumeurs constitue une opportunité de publication/ partage d’expérience et de capitalisation des actions.

Dr TCHETCHIA Adalbert: La gestion des fake news impliquerait d’adresser les différentes plateformes par lesquelles, elles peuvent proliférer. Il s’agit notamment des réseaux sociaux, des rumeurs, des médias traditionnels aussi. Ce qui devra consister non seulement à communiquer de manière proactive et adaptée au contexte de vie des communautés, mais aussi à « déconstruire » certaines misconceptions et messages de désinformation. A cela, il faut ajouter l’importance des échanges interpersonnels avec les populations dans les communautés et groupes où elles vivent.

Face à ce grand défi, l’intersectorialité est capitale et doit permettre l’engagement des différentes parties prenantes, groupes et acteurs de la société parmi lesquels les médias, les leaders communautaires ou les élites.

M. FOTSO FONKAM : La gestion efficace de la désinformation passe forcément par une meilleure communication. Cela implique que les voix autorisées soient présentes sur les plateformes par lesquelles les fake news sont diffusées. Cela voudrait dire, pour le Cameroun, que le Ministère de la Santé communique beaucoup plus sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook où la plupart des fake news sont publiées.

Mais ce n’est pas tout. Il faudrait également que des outils tels que celui lancé par l’OMS sur WhatsApp et Messenger, et qui permet aux utilisateurs d’échanger avec un bot concernant les questions de santé soient mis sur pied et vulgarisés de sorte que, en cas de doute, les internautes aient toujours un endroit où ils peuvent avoir la bonne information.

Couplé à cela, il serait intéressant pour le ministère et les professionnels de la santé de se mettre à la disposition des plateformes de vérification de l’information pour d’éventuelles interviews ou explications pouvant leur permettre de vérifier une fake news qui circule. C’est l’absence d source fiable d’information qui favorise la multiplication des fake news.

Un mot de fin ?

Dr TCHINDE Fabrice : Le Covid-19 sévit toujours. Faisons-nous vacciner. Pour tout besoin d’informations, appelez le 1510, consultez les plateformes numériques du MINSANTE, du CCOUSP et du PEV

Merci pour l’opportunité offerte pour sensibiliser les populations à davantage adhérer et s’engager à la vaccination.

M. FOTSO FONKAM : Il existe quelques initiatives qui visent à outiller les hommes de médias et les professionnels de divers domaines à la lutte contre la désinformation. Ce serait intéressant que les professionnels de la santé y prennent part, et pourquoi pas, que le ministère mette en place des programmes qui permettent au personnel du ministère de mieux communiquer pour éviter que les fake news ne nous inondent. Les questions de santé sont extrêmement délicates car elles touchent à la vie même des personnes. De ce fait, il est très facile de créer et de propager les fake news dans ce sens-là. Le ministère de la santé devrait en faire une priorité. Aujourd’hui il ne suffit plus seulement de mettre d’acquérir des vaccins pour voir la population vaccinée. Il faut encore pouvoir communiquer de façon efficace pour que la population prenne ces vaccins.

Et vous? Qu’en pensez vous? N’hésitez pas à nous laisser des commentaires et à vous abonner.

Pour en savoir plus sur nos trois experts :

Retrouvez le protocole d’interview ci-dessous.

Propos recueillis par Hemes NKWA

Cet article a été soutenu par le programme WanaData de Code for Africa dans le cadre du challenge Data4COVID19 Africa organisé par l’Agence française de développement (AFD), Expertise France et The GovLab.

Posted by Yoheda

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