Trompeur : L’eau de clou de girofle imbibée sur serviette hygiénique n’est pas la méthode contre les odeurs et les pertes blanches

Une publication sur Tik Tok laisse croire que l’eau de clou de girofle imbibée sur serviette hygiénique lutte contre les odeurs et les pertes blanches. Après vérification par des recherches documentaires et la sollicitation de l’avis des experts, cette publication est trompeuse.

Contexte

La situation des femmes face à l’information de santé reste une problématique persistante, aggravée par plusieurs facteurs structurels qui se combinent : un accès aux soins souvent limité, des tabous culturels qui freinent le dialogue autour de la santé sexuelle et reproductive, et un déficit chronique d’informations fiables et vulgarisées sur ces sujets. Cette vulnérabilité informationnelle expose les femmes de façon disproportionnée à la désinformation en ligne, dont l’ampleur ne cesse de croître : rumeurs, images manipulées, vidéos fabriquées et montages audio truqués circulent régulièrement sur des thématiques qui les concernent directement (santé sexuelle et reproductive, grossesse, vaccination, nutrition).

Faute d’un accès suffisant à des professionnels de santé ou à des sources vérifiées, beaucoup de femmes se tournent vers les réseaux sociaux pour combler ce vide informationnel ; un espace où pullulent les contenus non vérifiés. TikTok illustre particulièrement bien ce phénomène : selon une étude publiée dans JMIR Infodemiology en 2024, les femmes y constituent le principal public, et la même étude souligne qu’elles sont à la fois plus enclines à y rechercher des informations de santé et plus susceptibles de voir leurs comportements influencés par ce qu’elles y trouvent¹. 

C’est dans ce contexte que la publication TikTok de @Nadège Glamour 237 a retenu notre attention. Le compte, suivi par 330 200 abonnés au moment de notre analyse et spécialisé dans les « astuces naturelles pour la santé sexuelle et reproductive des femmes », jouit d’une forte crédibilité implicite auprès de son audience. La publication en question a recueilli 18 800 « j’aime » et 216 commentaires, et montre une femme en train d’imbiber une serviette hygiénique d’eau de clou de girofle avant de la porter.

Cette vidéo s’inscrit dans une tendance plus large de publications sur les réseaux sociaux qui valorisent des remèdes maison pour la santé intime, souvent présentés sans aucune source scientifique à l’appui.

Démarches de vérification

Notre démarche de vérification s’est articulée autour de trois axes. Tout d’abord, nous avons contacté, via la messagerie TikTok, la responsable du compte @Nadège Glamour 237 pour lui demander sur quelles bases scientifiques reposaient ses recommandations. Malgré plusieurs relances, nous n’avons reçu aucune réponse.

Ensuite, nous avons procédé à des recherches documentaires. Nous avons passé en revue la littérature scientifique disponible sur le microbiote vaginal, des études portant sur les propriétés du clou de girofle sur son usage gynécologique, et sur ses effets potentiels sur le microbiote vaginal ; sur des plateformes scientifiques à l’instar de Google Scholar, Pubmed et The Lancet. Enfin, nous avons sollicité l’avis de deux professionnels de santé : Dr Mbarga, Gynécologue Obstétricien, et Dr Lafleur Ebongo Médecin pharmacienne, en service à la Direction de la Pharmacie, du Médicaments et des Laboratoire (DPML) du Ministère de la Santé publique indispensable à la compréhension de cette pratique.

Ce que dit la science

L’équilibre vaginal, un écosystème délicat

Pour comprendre les risques potentiels de la pratique présentée dans la vidéo, il faut d’abord comprendre comment fonctionne le milieu vaginal. D’après la littérature scientifique, le vagin n’est pas un organe inerte, il abrite un écosystème microbien vivant, le microbiote vaginal. Ces micro-organismes produisent créent  une barrière naturelle contre les agents pathogènes.

Tout déséquilibre de cet écosystème augmente significativement le risque de vaginose bactérienne, de mycose vaginale, d’infections sexuellement transmissibles, et de complications gynéco-obstétricales. Il est donc essentiel que toute substance appliquée dans la région vaginale soit sans effet négatif sur ces bactéries protectrices. Or, les pertes blanches abondantes et les odeurs vaginales inhabituelles sont des symptômes cliniques qui peuvent indiquer une vaginose bactérienne ou une mycose, des affections qui nécessitent un diagnostic médical et un traitement spécifique.

Le clou de girofle : que sait-on vraiment ?

Le clou de girofle (Syzygium aromaticum, famille des Myrtacées) est une plante dont les propriétés sont étudiées depuis plusieurs décennies. Son principal composé actif, l’eugénol, a effectivement démontré des propriétés antibactériennes, antifongiques et antiseptiques dans des études menées en laboratoire (in vitro). Plusieurs travaux ont notamment montré son activité contre Candida albicans, un champignon responsable de mycoses vaginales 1,2.

Cependant, il existe une différence fondamentale entre des résultats obtenus in vitro (en tube à essai) et une efficacité thérapeutique prouvée chez l’être humain. Aucune étude clinique rigoureuse ne valide à ce jour l’usage du clou de girofle sous forme de serviette imbibée pour traiter des troubles vaginaux. En outre, plusieurs limites majeures rendent cette pratique risquée : le dosage, un problème central, La variabilité géographique de la plante, des risques de toxicité réels.3,4,5

L’avis des experts

Les professionnels de santé que nous avons consultés partagent, avec des nuances, la même prudence fondamentale à l’égard de cette pratique.

Dr Mbarga, gynécologue obstétricien, souligne l’absence totale de validation clinique. Pour lui, les symptômes évoqués dans la vidéo sont d’abord des signaux d’alarme qui justifient une consultation, et non des problèmes à corriger à domicile avec une serviette modifiée. Il rappelle que « les vrais facteurs de risque d’infection » sont connus et que les traitements disponibles sont établis, ajoutant que « porter des serviettes hygiéniques imbibées d’une substance peu connue ne fait pas partie des recommandations ». À l’adresse de quiconque voudrait promouvoir ce type de pratique, il formule une exigence sans détour : toute preuve d’efficacité devrait passer par « une étude clinique réglementaire, comme tout produit de santé sérieux ».

Dr Lafleur Ebongo, Médecin Pharmacienne à la DPML, apporte une analyse plus nuancée mais aboutit à la même conclusion. Elle reconnaît que l’eugénol confère au clou de girofle des propriétés antimicrobiennes documentées, mais elle insiste sur les obstacles pratiques et réglementaires qui rendent cette affirmation non opérationnelle : un dosage impossible à maîtriser artisanalement, « l’absence de preuves scientifiques standardisées » sur l’impact sur la flore vaginale, et la variabilité de la concentration en principes actifs selon l’origine géographique de la plante : « le clou de girofle de la France n’est pas exactement pareil que celui de l’Inde ou celui du Cameroun ». Elle rappelle également que cette automédication est « particulièrement déconseillée pour les femmes enceintes ou allaitantes, les enfants, et les personnes souffrant de maladies chroniques ».

Ces deux expertises convergent vers un même principe central en pharmacologie et en droit pharmaceutique : la présence d’une activité biologique ne suffit pas à valider une pratique médicale. L’efficacité doit être démontrée dans les conditions d’usage réelles, avec un dosage contrôlé et une évaluation des effets indésirables.

Verdict

L’affirmation présentée dans la vidéo est trompeuse. Certes, le clou de girofle contient de l’eugénol, une molécule aux propriétés antimicrobiennes documentées en laboratoire. Mais aucune étude clinique rigoureuse ne valide l’usage d’une serviette hygiénique imbibée d’une décoction maison de clous de girofle pour traiter les odeurs vaginales, les pertes blanches ou un flux menstruel atypique. En l’absence de dosage standardisé, d’évaluation des effets sur le microbiote vaginal et d’homologation par une autorité sanitaire, cette pratique présente des risques réels d’irritation, de réaction allergique et de déstabilisation de la flore vaginale. Aucune autorité de santé ne recommande cette pratique. Sur TikTok, il existe de nombreuses déclarations ou affirmations concernant la santé des femmes. Les femmes qui naviguent dans cette plateforme digitale doivent faire attention aux recettes de santé partagées.

Références

1. Kirkpatrick CE, Lawrie LL. TikTok as a source of health information and misinformation for young women in the United States: survey study. JMIR Infodemiology. 2024

2. Pinto E, Vale-Silva L, Cavaleiro C, Salgueiro L. Antifungal activity of the clove essential oil from Syzygium aromaticum on Candida, Aspergillus and dermatophyte species. J Med Microbiol. 2009;58(Pt 11):1454–62.

3. Nkemdirim M, et al. Antimicrobial activity of clove extracts against microorganisms isolated from vaginal discharge [Preprint]. bioRxiv. 2024.

4. Hu Q, Zhang Z, Han Z, Wu L, Guan X, Jiang A. Progress on the antimicrobial activity research of clove oil and eugenol in the food antisepsis field. J Food Sci. 2018;83(6):1476–83.

5. Marchese A, et al. Clove essential oil and eugenol: a review of their significance and uses. Ind Crops Prod. 2024.

6. Zhang Y, et al. Unveiling the toxicity secrets of eugenol-like compounds. Environ Int. 2025.

Andréa Tchuenkam, Médécin

Posted by Yoheda

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