Dr Marileine KEMME : « Chaque feminicide, chaque infanticide est un échec collectif »

Dr. Marileine KEMME. Fondatrice de l’initiative WOMEN FOR PEACE. Présidente de MEDCAMER (Association des Médecins du Cameroun)

Face à la recrudescence alarmante des féminicides au Cameroun, plusieurs organisations de la société civile et du secteur de la santé appellent à une mobilisation urgente et coordonnée. Dans cet entretien, le Dr Marileine KEMME, fondatrice de l’initiative Women For Peace et présidente de MEDCAMER, revient sur les enjeux de cette crise, les responsabilités des acteurs institutionnels et communautaires, ainsi que sur les actions concrètes envisagées pour renforcer la prévention, la prise en charge des victimes et la lutte contre les violences basées sur le genre.

Pouvez-vous vous présenter le collectif que vous représentez ?

Dr. Marileine KEMME : Women for Peace est une initiative portée par des femmes leaders engagées, qui œuvrent pour la promotion d’une société apaisée, résiliente et respectueuse de la dignité humaine. Notre action se situe à l’intersection de la santé globale, de la santé mentale, de l’éducation et du leadership féminin, avec une conviction forte : il ne peut y avoir de paix durable sans protection de la dignité de la vie. La vision de Women for Peace est claire : la paix ne se décrète pas, elle se construit. Et cela commence par un engagement simple mais puissant : refuser toute forme de violence et défendre la dignité de chaque vie.

Qu’est-ce qui a motivé la publication de ce communiqué conjoint ?

Dr. Marileine KEMME : La publication de ce communiqué répond à une urgence morale et sociale. Face à la recrudescence des féminicides et des violences extrêmes, le silence n’est plus une option. Il fallait alerter, mobiliser et interpeller.

Le communiqué évoque une « escalade alarmante » des féminicides. Quels éléments concrets permettent de parler aujourd’hui de crise ?

Dr. Marileine KEMME : Nous parlons de crise car : la fréquence des cas augmente, leur gravité est extrême. Et surtout, ils s’inscrivent dans une forme de banalisation progressive. Chaque féminicide, chaque infanticide, chaque acte de violence est un échec collectif. Leur répétition traduit une défaillance systémique.

En quoi ces féminicides traduisent-ils des dysfonctionnements plus profonds dans la société camerounaise ?

Dr. Marileine KEMME : Cette multiplication est liée à : une normalisation de la violence dans les relations sociales, une fragilisation de la santé mentale, l’impunité réelle ou perçue des bourreaux et des inégalités structurelles de genre persistantes.

La violence en général, Les féminicides et infanticides en particulier révèlent : une crise des valeurs sociales, une faible protection des femmes et de l’enfance, une insuffisance des dispositifs de prévention, un silence social et communautaire encore trop fort.

Qui sont les principaux acteurs engagés dans cette initiative et comment s’est construite cette coalition ?

Dr. Marileine KEMME : Cette initiative rassemble : Association des Médecins du Cameroun -MEDCAMER, Women in Global Health – WGH, YOHEDA – Youth Health and Development in Africa, CHIAMOH – Mental Health our priority, ELLES Cameroun, GMHSY Foundation Etc …. Il y a aussi des acteurs de la société civile, des professionnels de santé, des leaders communautaires et éducatifs et des organisations engagées pour les droits humains. La coalition s’est construite autour d’une urgence partagée et d’une volonté d’impact collectif.

Notre force réside dans : une approche transversale (santé, social, éducatif), une mobilisation citoyenne active et une volonté de passer du plaidoyer à l’action concrète.

La coordination repose sur : des espaces de concertation réguliers, une répartition claire des rôles et une logique de complémentarité entre secteurs.

Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités camerounaises et aux citoyens ?

Dr. Marileine KEMME : Nous demandons : une reconnaissance officielle de la gravité de la situation, des mesures immédiates de protection des femmes et de l’enfance, la mise en place d’un comité multisectoriel de prévention des violences et promotion de la culture de la paix, ainsi que l’accélération du processus législatif pour une loi spécifique contre les féminicides. Agir maintenant n’est pas une option, c’est une responsabilité. Chaque retard coûte des vies.

Aux citoyens, la paix commence par chacun de nous. Signer la pétition, c’est refuser l’indifférence et choisir la vie.

Quels sont, selon vous, les principaux blocages dans la lutte contre les violences basées sur le genre au Cameroun ?

Dr. Marileine KEMME : les principaux blocages sont : l’insuffisance du cadre juridique spécifique, le manque de ressources pour la prise en charge, les pesanteurs socioculturelles et la faible application des lois existantes. Il faut adopter une loi spécifique. Une telle loi permettrait : une dissuasion renforcée, une meilleure prise en charge et une reconnaissance claire du phénomène.

Comment évaluez-vous les dispositifs actuels de prévention et de prise en charge des victimes ?

Dr. Marileine KEMME : Les dispositifs d’évaluation existent, mais restent fragmentés, sous-financés, peu accessibles pour les populations vulnérables.

Au-delà de la loi, comment agir durablement sur les normes sociales et culturelles qui tolèrent ou banalisent ces violences ?

Dr. Marileine KEMME : Pour agir sur les normes sociales, il faut : investir dans l’éducation dès le plus jeune âge, promouvoir une culture du respect de la dignité de la vie, culture de la non-violence et engager un dialogue communautaire profond.

Quel rôle les communautés locales et les leaders d’opinion peuvent-ils jouer dans cette lutte et comment sensibiliser efficacement les jeunes et les populations les plus exposées ?

Dr. Marileine KEMME : les communautés et leaders sont essentiels pour : briser le silence, dénoncer les violences, transformer les normes sociales. En ce qui concerne la sensibilisation des jeunes, il faut utiliser des canaux modernes (réseaux sociaux, écoles), créer des espaces d’expression, intégrer la santé mentale et la gestion des émotions.

Pourquoi la pétition ?

Dr. Marileine KEMME : nous avons lancé une pétition, parce qu’elle permet une mobilisation citoyenne rapide, une pression démocratique légitime et une visibilité nationale et internationale. Les objectifs visés par la pétition sont : obtenir une loi spécifique contre les féminicides, faire reconnaître le féminicide comme crime distinct et renforcer la protection des victimes.

Le communiqué évoque un plan d’actions structuré. Quelles sont les prochaines étapes concrètes ? Comment comptez-vous assurer la pérennité de cette mobilisation ? Quels types de partenariats envisagez-vous, notamment à l’international ?

Dr. Marileine KEMME : au sujet des prochaines étapes, il s’agira de faire un déploiement du plan d’actions communautaires, d’organiser de la Semaine Santé et Paix et amplifier la **campagne de sensibilisation.

La pérennité de la mobilisation passe par : la structuration du mouvement, l’engagement continu des partenaires et l’appropriation par les communautés.  Nous envisageons des partenariats avec les Organisations internationales de santé et droits humains, les Réseaux africains et globaux et les Institutions académiques et techniques.

Pour sortir de l’entretien, peut-on inverser la tendance ?

Dr. Marileine KEMME : Oui, à condition d’une mobilisation collective forte, cohérente et durable, des actions concrètes non-violentes au quotidien.

Merci d’avoir répondu à nos questions

Dr. Marileine KEMME : C’est moi qui vous dit merci.

Propos recueillis par Chancelin WABO

Posted by Yoheda

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