© WHO/Khaled Mostafa Une dose de vaccin contre le mpox.
- Quand les vaccins sont disponibles, mais la couverture n’avance pas
La scène est familière pour de nombreux agents de santé en Afrique subsaharienne. Les vaccins sont là, les équipes sont mobilisées, les stratégies déployées. Pourtant, face aux populations, une autre réalité s’impose.
« Le vaccin, c’est pour les Blancs. »
« Nous sommes naturellement immunisés. »
« Depuis qu’il a été vacciné, cet enfant tombe souvent malade. »
« Vous créez les maladies pour imposer vos vaccins. »
Ces propos ne sont ni anecdotiques ni marginaux. Ils structurent, silencieusement mais durablement, le rapport des communautés à la vaccination. Ainsi, malgré des campagnes de masse ou ciblées, malgré une disponibilité parfois inédite des vaccins, la couverture vaccinale progresse peu, voire stagne dans certains contextes. Ce décalage entre offre vaccinale et adhésion réelle met en évidence une limite majeure des politiques de santé publique contemporaines. Une idée persiste souvent implicitement : rendre le vaccin disponible suffirait à ce qu’il soit utilisé.
Or, les données internationales contredisent clairement cette hypothèse. L’acceptation vaccinale dépend de déterminants multiples dont la confiance, la perception du risque, les normes sociales, la circulation de l’information, bien au-delà de la simple accessibilité physique ou financière au vaccin [10], [11].
La disponibilité du vaccin est donc une condition nécessaire, mais profondément insuffisante pour atteindre une couverture vaccinale optimale.
2. La disponibilité du vaccin n’est qu’une étape
Pendant des décennies, la faiblesse des couvertures vaccinales en Afrique a été abordée comme un problème logistique : acquérir plus, acheminer mieux, stocker efficacement. Ces efforts restent indispensables, mais ils n’expliquent plus, à eux seuls, les insuffisances actuelles.
La pandémie de COVID-19 l’a clairement révélé, l’augmentation de l’offre n’a pas entraîné une hausse proportionnelle de la couverture.
Les données du Global Burden of Disease confirment cette tendance : après des décennies de progrès, la couverture vaccinale mondiale stagne depuis les années 2010, avec une rupture liée à la pandémie [1]. En 2023, de nombreux pays n’avaient pas retrouvé leur niveau pré-COVID-19. Plus de la moitié des enfants « zéro-dose » vivent dans quelques pays, majoritairement en Afrique subsaharienne, notamment en RDC et au Nigeria [8], [12].
Le constat est clair : le défi n’est plus seulement l’offre, mais sa transformation en adhésion effective.
Entre disponibilité et utilisation, il existe un espace critique encore insuffisamment investi par les politiques de santé.
3. L’hésitation vaccinale : une réalité multifactorielle
Les travaux scientifiques montrent que l’acceptation vaccinale repose principalement sur la confiance, la perception de l’utilité du vaccin et les contraintes d’accès [2], [9]. L’hésitation vaccinale n’est pas une catégorie fixe, mais un continuum dynamique, influencé par le contexte, le moment et le type de vaccin. Un vaccin peut ainsi être disponible… tout en restant socialement inaccessible.
En Éthiopie et en Tanzanie, une revue de portée met en évidence un paradoxe : la couverture vaccinale progresse globalement, mais la réticence persiste, avec une intention vaccinale variant de 18,5 % à 88 % selon les populations [2]. Cette amplitude souligne la réalité selon laquelle l’hésitation vaccinale est profondément contextuelle, variant selon les territoires, les groupes sociaux et les expériences historiques.
Au Cameroun, une méta-analyse montre que seuls 31,21 % des participants étaient prêts à accepter le vaccin contre la COVID-19, contre 68,49 % d’hésitation. La perception négative concernait plus de la moitié des répondants (51,81 %), y compris chez les professionnels de santé, dont l’hésitation atteignait 57,42 % [3]. Ces résultats dépassent le seul contexte du COVID-19 et révèlent une fragilité systémique de la confiance vaccinale.
La perception du risque joue ainsi un rôle déterminant ; lorsque la maladie est jugée rare ou bénigne, l’adhésion diminue, même si le vaccin est accessible. À l’inverse, une menace perçue comme immédiate stimule la demande.
4. Un cadre pour comprendre : le modèle des 3C
Pour analyser cette complexité, l’OMS propose le modèle des 3C : Confiance, Complaisance, Commodité [9].
Une étude menée au Rwanda, dans des communautés exposées différemment à la rougeole, illustre bien ces mécanismes [4].
La confiance apparaît comme le déterminant central. Elle repose moins sur les campagnes que sur les relations de proximité : un agent de santé connu, un service accueillant, une expérience positive renforcent l’adhésion.
La complaisance renvoie à la perception du risque. Lorsque les maladies reculent, leur gravité est minimisée, réduisant la motivation à se vacciner ; un paradoxe classique des programmes vaccinaux.
La commodité regroupe les contraintes pratiques de distance, temps d’attente, coût ou qualité de l’accueil. Une étude Gabonaise révèle que 51,9 % des usagers évoquaient les délais d’attente comme principal obstacle, suivis du manque d’information (26,7 %) et de la qualité de l’accueil (20,2 %). Par ailleurs, 48 % déclaraient ne pas faire confiance aux vaccins du gouvernement [5].
Ces trois dimensions interagissent étroitement : un mauvais accueil érode la confiance, réduit la motivation à surmonter les contraintes, et renforce la complaisance.
5. Quand l’histoire laisse des traces : la défiance comme mémoire collective
Pour comprendre l’hésitation vaccinale, il faut dépasser la seule rationalité individuelle et regarder l’histoire en face.
Dans plusieurs contextes africains, la méfiance envers les vaccins s’inscrit dans une mémoire collective façonnée par des expériences médicales non consenties, des programmes imposés sans concertation, ou encore des interventions perçues comme exogènes. Ces expériences ne disparaissent pas. Elles se transmettent sous forme de récits, de rumeurs ou de méfiance diffuse envers les institutions.
Au Malawi, une étude qualitative rapporte une couverture complète contre la COVID-19 de seulement 4 % dans certaines populations [6]. Les croyances recueillies sont révélatrices : maladie perçue comme « réservée aux riches », vaccin associé à « la fin du monde », défiance envers les autorités sanitaires.
Loin d’être irrationnelles, ces perceptions traduisent une défiance historiquement construite, aujourd’hui amplifiée par les réseaux sociaux.
Au Nigeria, une étude menée auprès de femmes enceintes montre que 49,6 % des hésitations étaient liées avant tout à un manque de confiance envers les prestataires et le gouvernement, davantage qu’à la crainte des effets indésirables [7].
La confiance institutionnelle ou son absence apparaît ainsi comme un déterminant central de l’adhésion.
6. La désinformation : un amplificateur à l’ère du numérique
Dans un centre de santé, l’infirmière Marcelline en défilant ses messages WhatsApp, tombe sur une vidéo évoquant un vaccin contenant une puce électronique ; une autre montre un enfant en détresse, sans contexte, accompagnée d’un message alarmiste à l’encontre de la vaccination.
Ces contenus ne sont pas marginaux. En Afrique subsaharienne, la diffusion rapide des smartphones et des messageries instantanées a ouvert de nouveaux canaux d’information, mais aussi de désinformation, souvent plus rapides que les systèmes de veille sanitaire.
Des études menées au Malawi et en Éthiopie identifient explicitement les réseaux sociaux comme des vecteurs majeurs de diffusion des mythes vaccinaux [2], [6].
La désinformation ne crée pas la méfiance, elle l’exploite. Elle s’engouffre dans les espaces laissés par le manque d’information fiable, l’absence de dialogue et la distance avec les soignants.
Dans ce contexte, un seul contenu viral peut suffire à fragiliser des semaines d’efforts de sensibilisation.
7. Vers une adhésion construite, pas décrétée
La vaccination fonctionne comme un contrat social : « je vous fais confiance pour me protéger, et je me protège pour protéger les autres ». Lorsque cette confiance est fragilisée par des expériences passée, la désinformation ou le sentiment d’être exclu des décisions, ce contrat s’effondre.
Le reconstruire suppose de dépasser la communication descendante classique. Trois leviers ressortent clairement :
Écouter avant de convaincre : l’hésitation porte souvent des expériences et des peurs légitimes. Les ignorer renforce la défiance. Les données montrent que les personnes les plus hésitantes sont aussi celles qui n’ont pas obtenu de réponses à leurs questions [2], [6].
Co-construire avec les communautés : les campagnes conçues sans participation locale peinent à convaincre. À l’inverse, l’implication des leaders et relais communautaires améliore significativement l’adhésion [13].
Restaurer la confiance institutionnelle : la défiance vaccinale reflète souvent une défiance envers les institutions. Elle se réduit par la transparence, la cohérence des messages et la présence des soignants au-delà des périodes de crise.
8. L’engagement communautaire : le maillon qui transforme l’offre en adhésion
Si la défiance se construit dans la communauté, c’est aussi là qu’elle se déconstruit.
Les agents de santé communautaires (ASC) jouent un rôle central. Au Rwanda, leur fonction de « connecteur » est associée à une meilleure couverture vaccinale [4]. Ils ne transmettent pas seulement des messages : ils les traduisent dans les réalités sociales, culturelles et linguistiques des communautés, tout en ouvrant un espace de dialogue.
Aucune stratégie standardisée (affiches, médias ou SMS, etc.) ne remplace cette relation de proximité.
Au Gabon, 40,5 % des informations sur la vaccination circulent d’abord au sein des familles, bien avant les structures de santé [5], [13]. Cela confirme une réalité essentielle : les décisions vaccinales se prennent dans des cercles de confiance proches.
Mobiliser ces cercles via les ASC, les leaders locaux, les figures communautaires est une condition clé d’une adhésion durable.
9. Le cas de la Mpox : une leçon immédiate
La fin de l’urgence internationale liée à la Mpox illustre un risque récurrent : lorsque la pression diminue, l’attention au risque recule chez les décideurs comme dans les communautés.
Dans les pays où des cas persistent, notamment au Cameroun, au Congo et en RDC, la question n’est plus seulement « où sont les vaccins ? », mais « pourquoi ne sont-ils pas demandés par la population ? » [8]. La réponse tient moins à l’offre qu’à la confiance, à la mémoire collective, aux dynamiques sociales et à la qualité de la relation de soin.
10. L’adhésion vaccinale : un processus social avant d’être un acte médical
Derrière chaque hésitation se trouve une histoire, une peur non entendue, un doute non discuté, une méfiance héritée ou une distance jamais franchie.
Comprendre l’adhésion vaccinale en contexte africain, c’est reconnaître que la santé publique ne se limite pas à la logistique ou aux campagnes de masse. Elle repose sur la confiance, la relation, le dialogue et l’équité [11], [12].
Le vaccin est une promesse biologique. L’adhésion est une promesse sociale. L’une sans l’autre ne protège personne.
Références
- GBD 2023 Vaccine Coverage Collaborators. Global, regional, and national trends in routine childhood vaccination coverage from 1980 to 2023 with forecasts to 2030: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2023. Lancet. 2025;406(10500):235–260. doi: 10.1016/S0140-6736(25)01037-2
- Gudina EK, Muro FJ, Kyala NJ, Melaku T, Sørensen JB, Meyrowitsch DW, et al. Understanding the COVID-19 vaccine uptake, acceptance, and hesitancy in Ethiopia and Tanzania: a scoping review. Front Public Health. 2024;12:1422673. doi: 10.3389/fpubh.2024.1422673
- Cheuyem FZL, Amani A, Nkodo ICA, Boukeng LBK, Edzamba MF, Nouko A, et al. COVID-19 vaccine acceptance and hesitancy in Cameroon: a systematic review and meta-analysis. BMC Public Health. 2025;25(1):1035. doi: 10.1186/s12889-025-22195-4
- Decouttere C, Banzimana S, Davidsen P, Van Riet C, Vandermeulen C, Mason E, et al. Insights into vaccine hesitancy from systems thinking, Rwanda. Bull World Health Organ. 2021;99(11):783–794D. doi: 10.2471/BLT.20.285258
- Bisvigou UJ, Ngoungou EB, Rogombe SM, Nzondo SM, Ibinga E. Déterminants de l’acceptation vaccinale à Makokou, Gabon. Pan Afr Med J. 2024;49:71. doi: 10.11604/pamj.2024.49.71.41612
- Chimatiro CS, Hajison P, Jella CD, Tshotetsi L, Mpachika-Mfipa F. Barriers affecting COVID-19 vaccination in Phalombe District, Malawi: a qualitative study. S Afr Med J. 2023;113(4):e16554. doi: 10.7196/SAMJ.2023.v113i4.16654
- Ogundele OA, Omoloja O, Zibiri AO, Dinehin AV, Adewusi AO, Nwabueze J. Determinants of vaccine hesitancy among pregnant women in South-West Nigeria: an explanatory sequential mixed method design. BMJ Open. 2025;15(10):e101767. doi: 10.1136/bmjopen-2025-101767
- World Health Organization. COVID-19 vaccination in the WHO African Region: progress report [Internet]. Geneva: WHO; 2023. Available from: https://www.afro.who.int/publications/covid-19-vaccination-who-african-region-progress-report
- MacDonald NE; SAGE Working Group on Vaccine Hesitancy. Vaccine hesitancy: Definition, scope and determinants. Vaccine. 2015;33(34):4161–4. Available from: https://doi.org/10.1016/j.vaccine.2015.04.036
- Solís Arce JS, Warren SS, Meriggi NF, Scacco A, McMurry N, Voors M, et al. COVID-19 vaccine acceptance and hesitancy in low- and middle-income countries. Nat Med. 2021;27:1385–94. Available from: https://doi.org/10.1038/s41591-021-01454-y
- Larson HJ, de Figueiredo A, Xiahong Z, Schulz WS, Verger P, Johnston IG, et al. The state of vaccine confidence 2016: global insights through a 67-country survey. EBioMedicine. 2016;12:295–301. Available from: https://doi.org/10.1016/j.ebiom.2016.08.042
- World Bank. Improving health service utilization in Sub-Saharan Africa [Internet]. Washington DC: World Bank; 2022. Available from: https://www.worldbank.org/en/topic/health
- UNICEF. The role of community engagement in improving immunization outcomes [Internet]. New York: UNICEF; 2022. Available from: https://www.unicef.org/immunization/community-engagement
Miaffo Motazeu, BSc Biomedical Sciences, MPH.
Activiste pour la justice et l’équité en santé.
